Illittérature:Crash-crash

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Meuh

L’impact des gouttes sur le métal résonnait dans la tête de Charles comme le tic-tac d’une bombe à retardement. Avec la même inéluctable menace. Tous ses sens étaient focalisés sur ce compte à rebours mortel au point qu’il ne se posait même pas la question de savoir comment il s’était retrouvé prisonnier de sa voiture, la tête en bas, coincé comme un jambon dans un sandwich entre le siège baquet, dont il aimait pourtant à vanter le confort, et le toit de l’habitacle passablement enfoncé.

Il adorait sa voiture de sport de collection et jusqu’à ce jour il n’avait jamais eu à déplorer qu’elle fût trop ancienne pour bénéficier de la présence rassurante d’un airbag. Sa ceinture lui avait sauvé la vie, c’était certain. Sans elle il se serait fracassé le crâne contre le tableau de bord en ronce de noyer au cœur duquel il pouvait apercevoir l’aiguille du compteur bloquée à 160 km/h, comme une montre cassée prouvait l’heure d’un crime. Mais par un effet d’une cruelle ironie, cette ceinture salvatrice était maintenant l’entrave qui l’empêchait de se sortir de sa geôle automobile. Son poignet droit était brisé, le moindre mouvement de son bras provoquait des souffrances terribles. L’autre bras, lui, était bloqué par le volant et s’il pouvait le bouger vers la gauche, il lui serait totalement impossible d’atteindre l'encoche de la ceinture situé à droite et qui l’aurait délivré.

Depuis combien de temps était-il là ? Il n’avait pas l’impression d’avoir perdu connaissance mais pour autant il n’arrivait pas à combler de souvenirs l’espace-temps qui s’étirait entre le moment où il roulait à pleine vitesse sur cette petite route de campagne et cet instant précis où sa carcasse et celle de son véhicule ne faisaient plus qu’un. Une putain de route de campagne, déserte. Il n’avait croisé aucune autre voiture, pas même un tracteur gastéropodesque ou un de ces péquenots qui semblent n’avoir pour seul but dans l’existence que de vous empêcher de les doubler avec leur mobylette aussi vieille qu’eux. Jamais là quand il faut ces connards. Il se surprenait à avoir des pensées aussi haineuses que futiles alors que sa vie ne tenait qu’à une étincelle.

Sortant de sa torpeur, Charles entendit une voix étouffée. Une voie de femme dont le calme et l’aspect posé semblaient en totale contradiction avec la situation dramatique qu’il était en train de vivre. En y réfléchissant, il se demanda à qui appartenait cette voix puisqu’il se souvenait parfaitement qu’il était seul dans la voiture au moment de l’accident. La voix était un peu étouffée et semblait répéter toujours la même chose, mais le bourdonnement dans sa tête l’empêchait de clairement entendre ce qu’elle disait. Il appela mais la voix ne semblait pas y prêter attention. Charles tenta de se calmer, de retrouver une respiration lente, de faire descendre ses pulsations cardiaques. Au prix de cet effort, il put enfin entendre ce que la voix lui disait : « dans douze kilomètres, tournez à droite... dans douze kilomètres, tournez à droite... dans douze... » Par association d’idées, il se remémorait maintenant clairement la route étroite qui faisait défiler les champs et les prairies vitesse grand V. Il revoyait le panneau triangulaire censé avertir les conducteurs insouciants qu’à tout moment un bovidé pourrait croiser leur chemin. Il souriait à chaque fois qu’il voyait un tel panneau, se demandant quel bureaucrate imbécile avait eu l’idée ridicule d’ajouter le dessin d’une vache débonnaire à la liste des dangers routiers potentiellement létaux. Mais au sommet d’une petite côte, à quelques centaines de mètres de l’endroit où était planté le fameux panneau, il comprit. Il se retrouva nez à naseaux avec la représentation en viande et en os de l’animal dessiné sur le panneau. Il était trop tard pour freiner, il pouvait choisir de rentrer de plein fouet dans l’animal mais bizarrement, l’idée d’une mort aussi ridicule lui fit plus horreur que la mort en elle-même. Il imaginait déjà les titres dans les journaux locaux : « Une véritable boucherie », « Un accident très vache »... Comment peut-on penser à autant de choses aussi superflues dans un lapse de temps aussi court ?

Finalement, il avait décidé plus par réflexion que par réflexe de faire une embardée vers la droite, espérant que la voiture s’arrêterait naturellement dans le champ attenant. Mais la roue avant droite avait immédiatement plongé dans le petit fossé de drainage et la voiture avait basculé de l’arrière vers l’avant en utilisant le coin du pare-chocs comme point d’appui. Tonneaux et vrilles se succédèrent et après de lentes secondes la voiture s’immobilisa sur le toit.

Savoir ce qui s’était passé était une chose mais ce n’était pas ça qui allait l’aider à sortir de cette situation merdique. il lui aurait suffi de pouvoir détacher sa ceinture, sa portière avait été arrachée et il savait qu’il aurait suffisamment de force pour s’extraire de la voiture. En dépliant son bras gauche, il vit qu’il pouvait toucher le sol hors du véhicule. Il tâtonna frénétiquement et les bouts de ses doigts touchèrent ce qui semblait être un bout de bois. Au prix d’un effort terrible, il étira l’épaule et le bras et finit par tenir dans sa main un bâton qui paraissait avoir une taille et une consistance idéales. Il replia le bras et tenta d’enfoncer l’extrémité du bâton dans l’encoche tenant la ceinture fermement attachée. L’impact des gouttes sur le métal continuait de plus belle mais il n’entendait plus, entièrement concentré sur sa tâche. Le bâton glissa plusieurs fois, il faillit le lâcher mais finalement après des minutes de lutte, il trouva une position idoine et appuya de toutes ses forces. Il entendit le clic libérateur, la ceinture se replia instantanément dans son enrouleur et Charles subit la loi de la gravité, s’affalant mollement sur l’intérieur du toit retourné de son coupé sport. Son poignet droit le faisait horriblement souffrir mais il essayait de ne pas y penser. Il parvint à se retourner et appuyant ses pieds contre le siège passager, il commença sa lente progression vers l’extérieur. Chaque mouvement était à la fois une torture et une délivrance. Comme un accouchement sa tête sortit, puis les épaules, centimètre par centimètre, puis tout le reste. Enfin il était dehors. Mais il devait vite s’éloigner, la voiture pouvait prendre feu à tout moment. A son grand étonnement après tant d’efforts, il parvint à se mettre debout assez facilement. Se sachant sauvé, il libéra toute l’énergie qui lui restait dans un grand cri victorieux. Et c’est sans doute à cause de ça qu’il n’entendit pas le TGV qui les broya, lui et sa voiture, malencontreusement arrêtés au beau milieu d’une voie ferrée perdue en pleine campagne. La vache, qui pour sa part connaissait les horaires de passage des trains, avait tout vu mais ne dit jamais rien.